15 - "Une “révolution démocratique” - celle qui commencerait d’instituer une réelle capacité d’exercer la souveraineté populaire."

La façon dont la nouvelle Renaissance revisite la philosophie moderne de l’émancipation sert aussi de guide pour revisiter tous les héritages institutionnels et symboliques de la modernité : l’État, la nation, l’économie marchande, la démocratie, l’urbanisation, etc. Il suffit en effet de décliner le principe clé révélé par la refondation anthropologique du projet d’émancipation : les liens qui libèrent.
Ainsi, par exemple, la nouvelle Renaissance, si elle advient, revisitera l’idée de nation ; elle retiendra le meilleur de cette idée moderne : la communauté constituée par un peuple souverain. Mais une communauté ouverte et respectueuse des autres nations, consciente que la meilleure garantie de sa propre souveraineté consiste à reconnaître également celle des autres peuples et donc à trouver le moyen de s’entendre et de coopérer avec eux. Ainsi, la nation nationaliste (lien qui enferme et aliène) devient la république internationaliste (lien qui libère).
Ainsi encore, la nouvelle république ne saurait consister en une communauté politique abstraite qui méprise toutes les appartenances sociales singulières, les communautés de proximité ou les communautés symboliques diversifiées dans lesquelles les individus déploient leur existence. Elle doit bannir autant le repli communautariste que l’homogénéité totalitaire. Et cela suppose de ne pas privilégier une forme de lien social sur une autre (communautaire ou national), mais de s’engager dans le renforcement de tous les liens ; des liens ouverts les uns aux autres , ouverts au métissage, c’est-à-dire des liens qui libèrent en élargissant et diversifiant l’espace de déploiement des existences singulières.
Arrivé à ce point, le lecteur qui m’a suivi jusqu’ici aura déjà compris comment ce principe de la nouvelle émancipation – les liens qui libèrent – permettra à la nouvelle Renaissance de revisiter aussi la famille, le travail, la politique de la ville, les échanges nationaux et internationaux, bref, tous les cercles de relations qui peuvent constituer une société du progrès humain. Cette société, je l’ai décrite, on la connaît, elle est accessible par une transition démocratique. Le premier piège systémique qui nous maintient à l’écart de cette seule issue possible à la Grande Régression est tout simplement une défaillance de l’entendement qui reste prisonnier d’une pensée erronée, autrefois utile à la minorité qui tire profit du blocage de notre société au fond de son impasse.
Mais il est un autre piège susceptible d’entraver l’avènement pacifique d’une renaissance, quand bien même la majorité des esprits reconnaîtrait enfin la voie du progrès humain. Il ne suffit pas en effet que l’issue à la Grande Régression sorte du brouillard et soit reconnue par le plus grand nombre. Il faut encore transformer ce bien commun théorique en action collective. Cela pourrait sembler assez simple dans des sociétés où il suffit de voter pour changer d’orientation politique. Mais cet autre trait de la modernité – la démocratie – a, lui aussi, contracté une maladie qui recèle un piège antidémocratique.

La démocratie piégée par elle-même

Dans nos “démocraties libérales”, aussi dites “représentatives”, passer d’un bien commun théorique à la transformation effective de la société suppose au minimum : des citoyens informés sur l’état des possibles et qui se mobilisent en masse pour voter ; des représentants “représentatifs”, c’est-à-dire qui offrent (entre autres) les projets de transformation sociale répondant aux attentes populaires ; une démocratie effective qui autorise la transformation réelle de la volonté populaire en actes de gouvernement. Or, aujourd’hui, aucune de ces conditions minimales n’est satisfaite. La citoyenneté se dissout peu à peu dans la dissociété installée ou confortée tout au long de la Grande Régression. Des individus dissociés, soumis au stress de la compétition permanente, survivent au monde brutal qu’on leur impose, soit par la régression dans le délire narcissique qui leur est offert pour modèle, soit grâce au repli défensif sur quelques espaces d’humanité préservés (famille, copains, etc.). Cette résilience renforce paradoxalement la déliaison sociale. En effet, plus les individus s’adaptent aux souffrances infligées par la dissociété, moins ils combattent les politiques qui les engendrent. Nombre de “citoyens” anesthésiés par la consommation, intoxiqués par le stress, tétanisés par la peur, abrutis et manipulés par la télévision et, finalement, dégoûtés par la politique de leurs élus, composent une masse atomisée qui ne vote plus, ou vote à proprement parler “n’importe comment”, en réaction, à l’humeur, à “la tête du client”. Ainsi s’installe une démocratie sans citoyens.
La désertion des citoyens est aussi largement imputable à des soi-disant “représentants” (élus ou candidats) qui, pour la plupart, ne proposent aucun projet de transformation sociale. La raison la plus triviale pour laquelle personne ne vote pour une autre société, c’est que la quasi-totalité des partis progressistes – qui avaient porté le projet d’une autre société deux siècles durant – se sont convertis au culte de l’économie de marché capitaliste et à la nouvelle doxa néolibérale. La maladie de la pensée évoquée plus haut a contaminé autant les ex-progressistes que les néoconservateurs, si bien qu’il ne reste quasiment plus un seul grand parti politique qui s’oppose vraiment à la régression. Alors, avant de stigmatiser l’incivisme des abstentionnistes qui ne prennent pas la peine d’exprimer leur choix politique, prenons le temps de considérer l’insipidité du “menu” qui leur est présenté : ils ont le “choix” entre ceux qui organisent la régression, ceux qui l’accompagnent, ceux qui la déplorent comme une regrettable fatalité et les néofascistes qui font commerce du dégoût inspiré par les précédents.
Pour autant, il existe toujours des forces minoritaires dont l’offre politique pourrait, en théorie, répondre à la nécessité de bifurquer vers un autre chemin. Ce n’est donc pas l’”absence d’alternative” qui nous empêche de stopper l’engrenage de la régression ; c’est l’impuissance à reconvertir et rassembler toutes les forces autrefois progressistes sur un projet effectivement progressiste.
Il n’est pas certain que cette reconversion et ce rassemblement puissent intervenir avant que la Grande Régression n’ait parachevé son œuvre. En effet, et pour finir, les comportements politiques en démocratie libérale, comme en économie capitaliste, ne sont pas in fine commandés par la raison, mais par une compétition marchande. La mutation perverse de la gauche en force d’accompagnement ou de promotion de la régression est un sous-produit d’une autre déviance de la modernité libérale, à savoir la dénaturation de la démocratie en marché politique. Si la compétition des “représentants” pour conquérir des bulletins de vote a participé au projet d’émancipation moderne, cette compétition a fini par transformer la politique en marché ordinaire où la quête impérative des profits politiques conduit les entrepreneurs politiques à subordonner le service des peuples à celui de leurs propres carrières et organisations. C’est le piège du marketing politique à courte vue, qui a fourvoyé les progressistes dans un centrisme attrape-tout. À force de vouloir séduire des électeurs – au lieu de leur proposer un projet de transformation sociale -, la gauche est devenue la championne de l’inconsistance idéologique et a perdu la confiance des classes populaires. En bons entrepreneurs hypermodernes – pressés d’engranger des profits politiques immédiats -, les stratèges de la gauche ont alors résolu de séduire les électeurs de droite pour compenser le désamour des électeurs de gauche! Et, à force de singer les programmes de leurs adversaires pour capter leur clientèle, ces sous-doués du marketing ont perdu leurs propres clients, sans pour autant gagner les électeurs de droite, lesquels, en consommateurs aisés et avisés, ont toujours préféré l’original à la copie. Résultat : après deux décennies (années 1990 et 2000) de cette course imbécile à la remorque de l’air du temps, la gauche est morte ou inconsistante. Quand on n’a plus que l’ambition des feuilles mortes, qui est d’aller dans le sens du vent (Milan Kundera)... eh bien, on est emporté par le vent!
Mais l’échec de la gauche ne peut évidemment pas servir de leçon à toute la génération de surfeurs carriéristes qui l’ont provoqué. Car ces derniers – ceux-là mêmes qui ont causé le naufrage de la gauche – contrôlent les appareils politiques et préféreront toujours entraîner leurs partis vers les abysses, mais avec eux à la barre, que de céder les commandes à de vrais artisans déterminés de la société du progrès humain. Hormis le fait d’attendre l’extinction naturelle de cette génération perdue, ou son éviction brutale dans un épisode politique violent que l’on ne saurait souhaiter, seule une révolution dans les règles du jeu politique pourrait nous sortir du piège. Une “révolution démocratique” - celle qui commencerait d’instituer une réelle capacité d’exercer la souveraineté populaire – devrait abolir la dictature de l’instant, de l’opinion et des médias imbéciles ou inféodés : elle devrait nous prémunir contre le carriérisme politicien, la victoire des malins sur les intelligents et le primat des tactiques sur les projets politiques, etc. J’ai tracé ailleurs les traits principaux de cette révolution institutionnelle (Autre Société, chapitre 8), qui repose sur l’institution d’une démocratie “générale” (dans tous les champs de la vie sociale) et “effective” (dévolution d’un pouvoir effectif de contrôle et d’orientation du peuple souverain). Ce n’est pas ici le lieu de la décrire plus avant. Elle n’importe ici qu’en tant que trait essentiel d’une nouvelle Renaissance, mais surtout parce qu’elle est au cœur d’un véritable piège qui menace de se refermer sur nous. Il se pourrait bien que la renaissance attendue et nécessaire ne puisse advenir qu’après la révolution démocratique qui redonnera aux peuples les moyens d’imposer leur préférence pour la société du progrès humain. Or, cette révolution dans les finalités et les règles du jeu politique n’a, selon toute vraisemblance, aucune raison d’advenir avant qu’une classe politique nouvelle n’ait enclenché la renaissance! C’est là un cercle vicieux qui n’a guère de chance d’être brisé par la classe politique en place. Ni les gouvernements ni les équipes dirigeantes des principaux partis d’opposition n’ont l’intention de bouleverser les règles du jeu qui les maintiennent collectivement au pouvoir, telle une oligarchie nantie qui prospère en monopolisant le marché qu’est devenue la politique. La démocratie est ainsi comme piégée par elle-même, et elle le restera tant qu’une masse critique ne sortira pas de son propre aveuglement pour apporter ses bulletins de vote à ce qu’il reste d’authentiques progressistes, là où il en reste!



La Grande Régression  Jacques Généreux   Éditions du Seuil  octobre 2010      (p. 269-275)


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Commentaire de Anne jeudi
Commentaire de Anne mercredi

Ce livre La Grande Régression a été écrit en 2010.

Depuis, le mouvement La France Insoumise a élaboré un programme L'Avenir en Commun, porté par Jean-Luc Mélenchon. 

Voilà donc "la classe politique nouvelle" qui enclenche "la renaissance" pour "une société de progrès humain". 

Jacques Généreux, qui sera sans doute le ministre des finances d'un gouvernement Jean-Luc Mélenchon, fait partie de ce collectif d'universitaires économistes internationaux qui appellent à voter pour le programme de progrès humain de JLM.

http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017...

(article très intéressant, expliquant les conséquences de ce programme sur l'économie et la société)

MÉLENCHON : MULTI-MEETING HOLOGRAMME - #LaForceDuPeuple - épanews

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Commentaire de Anne le 9 Janvier 2017 à 15:19

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