13 - " Ils dénoncent des symptômes mais pas la maladie."


À la charnière des années 1970 et des années 1980, au moment où semblait s’imposer la figure de l’individu autonome, l’esprit scientifique et le modèle démocratique, c’est-à-dire presque au sommet du mouvement de la modernité, la civilisation occidentale s’est engagée dans un vaste mouvement rétrograde. Pour les pionniers qui pensèrent la modernité – de la Renaissance à la Révolution française -, celle-ci constituait une promesse d’émancipation et de justice dans une société nouvelle gouvernée par la raison ; une société où les individus, libres et égaux , ne seraient plus tenus ensemble par la force, mais par leur libre association dans une communauté politique. Une partie de cette promesse avait commencé de s’accomplir dans les démocraties occidentales, avant la Grande Régression. Mais désormais, le mouvement des sociétés modernes s’est inversé, et l’on peine à discerner un quelconque trait de la promesse moderne qui ne serait pas aujourd’hui en régression.
(...)
Ce n’est donc pas l’état du monde qui m’inquiète, mais l’aveuglement quant au sinistre chemin sur lequel il s’est engagé. Je trouve le monde plutôt plein de promesses inaccomplies qui, somme toute, sont incroyablement aisées à concevoir et qui sont accessibles, à la seule condition de regarder le chemin et de vouloir s’y engager. Je trouve en revanche terrifiantes la paralysie de l’entendement, l’asthénie de la pensée dont semblent atteintes les élites gouvernantes, autant chez les réactionnaires que chez leurs opposants officiels censés incarner le camp progressiste. Car, précisément, leur débat véritable ne porte plus que sur l’état du monde et non pas sur sa direction, sur le bilan et les politiques de gestion de la société, et non plus sur la nature et la finalité de cette société. Les uns et les autres ne se reprochent plus mutuellement que l’inefficacité de leurs politiques respectives, ils invectivent à coups de bilans et de statistiques, mais ils ne débattent plus du “système” ni des mythes qu’ils ont désormais en commun : le capitalisme, l’économie de marché, le libre-échange et la pseudo-démocratie représentative qui leur permet de se partager, en alternance, les postes de commande.
Cette nouvelle convergence des libéraux et des conservateurs, de la gauche et de la droite, est la grande mutation du débat public qui s’est opérée durant la grande Régression. Dans ce mouvement, les réactionnaires ont l’avantage intellectuel de la cohérence. Eux, au moins, défendent logiquement à la fois leurs politiques et le système qui va avec ; ils sont peut-être aveugles et/ou cyniques, mais pas absurdes. Les pseudo-progressistes méritent en revanche la palme de l’aveuglement absurde, puisqu’ils critiquent les gouvernements réactionnaires et promettent de faire mieux que ces derniers, mais sans contester leur système. Ils dénoncent des symptômes mais pas la maladie. Ils stigmatisent quelques méfaits de la mondialisation du capitalisme, mais pas le capitalisme. Il est vrai toutefois qu’à la fin, les pseudo-progressistes, à force de croire au même système que leurs adversaires, font aussi à peu près les mêmes politiques. Car, on ne le répétera jamais assez, la Grande Régression n’a pas été entretenue que par des néolibéraux ou des néoconservateurs, mais aussi par les démocrates américains, les travaillistes britanniques et toute la social-démocratie européenne. Ces derniers gouvernaient la plupart des démocraties occidentales de 1992 à 2002, en plein cœur de la Grande Régression. Non seulement ils n’ont alors rien fait pour la contrarier, mais ils l’ont aggravée, plus spécialement en Europe, en soumettant les nations, comme jamais, au dogme de la libre concurrence et au pouvoir de la finance.
Un effacement aussi stupéfiant et aussi rapide des clivages politiques qui ont façonné deux siècles de débat politique n’est pas concevable si ne lui préexiste pas un fonds culturel commun susceptible de remonter soudainement à la surface dans des conditions historiques appropriées. Ce fonds commun, on doit le chercher dans les racines primitives de toutes les idéologies modernes, et il n’est à cet égard pas anodin que réactionnaires et pseudo-progressistes se disputent farouchement le label de la “modernité”. Car leur convergence dans la régression est en effet paradoxalement inscrite dans les prémisses de la culture moderne, dans la façon dont celle-ci a repensé le rapport individu-société.

(...)
Ainsi, à gauche comme à droite, la prospérité économique et l’expansion de la consommation deviennent les clés du bonheur des individus et de la société. Il reste toujours un clivage politique, mais qui ressemble de plus en plus à des nuances plus ou moins marquées qu’à une divergence entre deux projets de société. Les uns croient davantage à l’initiative individuelle et au libre jeu de la concurrence, les autres au guidage politique de la croissance et à la régulation des marchés. La gauche veut profiter de la prospérité pour réduire les inégalités, la droite croit que trop d’égalité économique tue la croissance. Mais ce ne sont là finalement que des débats techniques d’économistes ou de sociologues, qui portent plus sur les moyens que sur la philosophie et la finalité de l’action politique. La conception implicite de l’être humain et de la société qui sous-tend la position des deux camps n’est, en réalité, pas vraiment différente : une société d’individus en quête d’indépendance, d’autonomie, et dont la rivalité ne doit pas être contenue par des lois liberticides, mais par un système économique efficace qui soutient la croissance.

La nouvelle Renaissance : une nouvelle émancipation

Cette conception commune, que le débat public diffuse dans l’ensemble de la société, repose sur des idées fausses qui laissent entier et sans issue le dilemme de la modernité libérale. Tant que l’on pense la liberté, l’émancipation, comme une indépendance des individus, alors tout ce qui les lie ensemble restreint les libertés, et tout ce qui les libère les uns des autres les délie. On ne sort pas de l’alternative infernale dissociété-hypersociété. Or, l’on sait aujourd’hui que l’issue de secours productiviste est un mirage.
Nous voilà donc rendus au bout du bout de l’impasse moderne, non pas dans une postmodernité, mais, comme d’aucuns l’ont plus justement qualifiée, une hypermodernité. Nous savons où mène le mythe de l’autonomie parfaite dans une dissociété de marché où tout le monde se croit ou est sommé de se comporter comme un individu-roi. Cela n’engendre pas la liberté mais le désordre moral et psychique des individus, lequel ne tarde pas à déclencher un rappel à l’ordre réactionnaire et le retour de l’obscurantisme. Nous savons où mène le mythe de l’abondance par la libération de la rivalité marchande : l’épuisement des ressources, l’exacerbation du conflit social, la famine pour les pauvres et l’obésité pour les riches, la concentration des richesses et du pouvoir aux mains d’une minorité, etc. La porte de secours productiviste est donc bel et bien bouchée. Alors, une fois parvenus au bout de l’impasse, la seule façon d’avancer est de repartir en enclenchant la marche arrière!
Mais si nous regardons dans le rétroviseur de notre histoire, qu’y a–t-il derrière nous comme alternative à la dissociété de marché? Le fascisme, le stalinisme, le collectivisme, l’enfermement dans le communautarisme et la xénophobie! À ce compte-là, mieux vaudrait alors rester au fond de l’impasse que d’en sortir. (...) Nos dirigeants bricolent le cadre et le repeignent, ils inventent des mots nouveaux pour désigner les mêmes vieilleries, ressuscitent  des expressions désuètes pour rhabiller un programme inchangé. Ils font de la “communication de crise “, tournent en rond dans le brouillard, en attendant que surgisse par miracle une nouvelle piste où atterrir avant de s’écraser, faute de carburant.


La Grande Régression  Jacques Généreux   Éditions du Seuil  octobre 2010      
(p. 249, 252-254, 262-264)


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Commentaire de Anne le 15 Avril 2017 à 17:43

- Jacques Généreux, économiste anticapitaliste et humain, sera sans doute le ministre des finances de la 6° République. De nombreuses vidéos du programme L'Avenir en Commun expliquent comment il mettra en œuvre sa politique, et comment elle a été chiffrée. (site : JLM2017  Universités populaires)

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Commentaire de Anne le 29 décembre 2016 à 12:46

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