7 - "Écoutez ce que j’explique. Parce que c’est ça qui compte."

 - Selon vous, cette classe que certains décrivent comme "créative"  pourrait être l'instrument de la transformation du système. Ce message a été entendu en 2012. Une partie de votre électorat vient justement de ce peuple-là, sachant, créatif... les votes de centre-ville. Vous les avez touchés par votre discours. Peut-être pas entièrement, parce qu’il y a eu le vote utile. Et, en même temps, comment toucher l’autre partie des classes moyennes, celles qui sont véritablement déclassées mais qui font partie du périurbain? Pour une part, elles se réfugient à l’extrême-droite.

C’est le problème, je suis d’accord. La difficulté d’homogénéisation politique va s’accroissant, à mesure que la société se pulvérise, se désagrège, y compris du fait du déclassement. C’est un noble objectif à se donner que d’essayer de regrouper tout le monde. Mais il faut aussi avoir la sagesse de se dire que ce ne sera pas possible d’un seul coup. Il y a des catégories sociales que nous entraînerons avec nous, par la force de contagion de ce que nous ferons, une fois au pouvoir. Mais d’ici là, ils sont pour l’instant enkystés dans des réflexes qui les tiennent à distance de nous et souvent de toute politique. Je continue à penser que la tâche essentielle est une tâche de conviction. Mais j’admets que c’est de plus en plus difficile. Le présent est si morose et souvent glauque que nombre ont perdu l’idée qu’il puisse en aller autrement. C’est la raison pour laquelle je me suis senti obligé d’évoquer le passé, au renfort du rêve d’un autre futur, dans mon discours d’ouverture de la campagne présidentielle de 2017 : “Je viens d’un monde où la mer n’était pas dans un cloaque, où quand on allait se baigner il n’y avait pas besoin de se vacciner, quand on mangeait une pomme, il y avait autant de vitamines que dans cent aujourd’hui.” Ce monde est si loin que certaines choses simples ne sont même pas considérées comme étant dans l’ordre du réel. C’est évident, nous allons avoir une grande difficulté à ramener tous ces électeurs à un projet progressiste. Tous ces secteurs des classes moyennes qui pensent que l’obstacle à la bonne vie, c’est le voisin, et pas le système. On lutte là contre un instinct extrêmement élémentaire. Et je ne le méprise pas. Donc oui, c’est très difficile. Mais je ne vois pas d’autre issue que de faire une proposition positive qui les fédère dans les tâches de la révolution citoyenne. Il faut le faire sans bloquer tout le monde par des exigences préalables de conversion ou d’adhésion qui fausseraient l’enjeu réel de l’action :  ce qu’il est question de bâtir ensemble.

 (...)

Fédérer le peuple, c’est justement faire appel à ces grands dénominateurs communs qui brassent les gens à condition de ne pas leur demander un ticket d’entrée ou un certificat de baptême, ou je ne sais quel brevet d’appartenance aux bonnes idées. En passant du clivage gauche-droite à celui qui oppose l’oligarchie au peuple, en passant de l’ “intérêt de classe” à “intérêt général humain”, j’ai opéré un changement d’angle qui a une puissance fédératrice progressiste que je crois considérable. Et c’est cela qui va être l’enjeu de la campagne 2017 pour moi. C’est-à-dire substituer des latéralisations de contenu à des latéralisations d’étiquettes. Par exemple, il y a ceux qui sont contre le nucléaire, et ceux qui sont pour. Ceux qui pensent qu’il n’y a que le marché qui peut organiser l’activité et ceux qui croient à la planification. En procédant de cette manière-là, on peut devenir constructeur d’un nouvel agrégat d’idées qui ont une cohérence interne, et une dynamique dans la société.
C’est pour cela que les campagnes doivent selon moi être instructives. On apprend quelque chose sur le monde en écoutant et en participant à ce qui se dit. Mais aussi on apprend des choses sur soi. L’art du tribun, de la parole politique sacrée, sera d’être le liant de tous ces processus intimes, de faire que nul n’en sorte indemne. Il s’agit de déclencher quelque chose de plus grand que chacun, et qui remue les gens en profondeur en direction du bien commun. Et qui leur fait tout à coup sentir un point d’attache vibrant avec les autres dans cette émotion partagée. Pourquoi le personnage que j’incarne a pu prendre une ampleur, une emprise sur la scène. Ce n’est pas en tant que personne – je suis tout à fait banal. C’est parce que pour des tas de gens, ce personnage incarne une idée qui est au cœur de leur manière d’être dans ce registre particulier qu’est la conviction politique. Je l’incarne dans le sens où ils se disent que j’en suis le dépositaire. “C’est là que ça se trouve.” C’est pourquoi je dis tout le temps d’arrêter de ne scruter que ma personne : ce n’est pas le sujet! Écoutez ce que j’explique. Parce que c’est ça qui compte.

(...)

- Si je suis votre raisonnement, c’est parce qu’on est français et qu’on est la deuxième économie du continent, qu’on arrivera, face aux Allemands et aux institutions de Bruxelles, à imposer nos vues au sujet de l’orientation de la politique économique de l’UE? Chose que les Grecs n’ont pas réussi à faire...

C’est mon point de vue! Il est hyperréaliste. (...) D’ailleurs, les premières victimes de la politique du gouvernement allemand, ce sont les Allemands eux-mêmes. Ce qui n’est pas un détail. On va le voir bientôt quand vont s’exaspérer les tensions sociales et ethniques dans ce pays sur fond de crise bancaire, car c’est cela le futur de l’Allemagne. (...) Disons, avant qu’il ne soit trop tard : l’Europe telle qu’elle s’est construite conduit au désastre. Il faut bloquer son engrenage avant le pire. J’estime que la France a le poids nécessaire en Europe pour faire valoir ses arguments. Sinon, il faut admettre que ce n’est plus une Europe libre, que c’est déjà devenu une dépendance du gouvernement allemand, où nous n’avons pas d’autre choix que de dire oui. N’en doutez pas un instant : la France ne supportera pas cette camisole de force.
Ce qui est spécifique dans ma manière d’agir, c’est que je mets le poids de l’État-nation dans la stratégie du changement européen. De son côté, Mme Le Pen nie ce poids : elle veut se retirer immédiatement. Procéder ainsi, c’est reconnaître une domination – j’assume le mot – du gouvernement allemand sur le continent. C’est totalement irresponsable de faire ça. Un tel scénario ne peut que mal tourner et conduire à la catastrophe. Et notre intérêt de Français, ce n’est pas que tout tourne mal sur le Vieux Continent. Notre intérêt, c’est la paix, la concorde et la coopération... Donc, il ne suffit pas de sauter en rond en criant des slogans. Il faut se donner les moyens de les faire entrer dans la réalité. Je pense que personne en Europe ne pourra refuser d’avoir avec nous cette discussion. Je résume : cette Europe, on la change ou on la quitte.

 - Pour mettre en place ce rapport de force, vous mettez tout de même dans la balance la possibilité que la France se retire de cette Union européenne...

Oui, on reviendra à une négociation sérieuse et on organisera ensuite un référendum sur le résultat. Je dirai aux Français qu’il ne faut pas avoir peur. S’ils refusent le compromis, nous déploierons notre pays autrement. N’oublions jamais que nous avons la possibilité de faire plein d’autres choses, nous, les Français, plein! Et nous avons les moyens de nos rêves! Il ne faut pas oublier l’Europe du Sud! (...) Nous ne sommes pas un petit pays perdu dans une mondialisation qui lui serait hostile. Je ne crois pas à cette fable. Cette vision des choses est l’expression du défaitisme et du déclinisme traditionnels de certaines élites françaises.
Donc, ou bien ça change, ou on s’en va. Car cela ne peut plus durer comme cela. Je ne suis pas d’accord pour qu’on continue à fermer les écoles, alors que nous avons de plus en plus d’enfants... Je ne suis pas d’accord pour qu’on détruise le réseau ferré, alors qu’on dit qu’il faut arrêter le “tout-bagnole”. Je ne suis pas d’accord avec l’odieux système des travailleurs détachés, qui organise la compétition au moins-disant social pour le même bout de pain toujours plus petit. Je veux l’harmonisation sociale et fiscale par le haut, qu’interdisent les traités européens. Je suis pour le protectionnisme solidaire, et ainsi de suite. Je n’exclus pas que l’on s’en aille. Ça s’appelle le plan B. Il y a un plan A, on discute, un plan B, on s’en va. Je veux que nos interlocuteurs en Europe le sachent à l’avance. Pour créer une ambiance de travail utile.

- Mais dans l’ébauche de votre plan B, vous n’excluez pas la création d’une union politique, alternative... Notamment avec les pays du sud de l’Europe, c’est-à-dire des économies ayant les mêmes intérêts que ceux de la France...

Mais oui , bien sûr... C’est ce qu’il faudra faire en cas d’échec de la négociation avec l’Allemagne. La construction que je propose, il ne faut pas la regarder avec un œil académique comme si nous étions dans un colloque savant. Il faut se demander à chaque étape si ce qui est proposé est praticable et utile au peuple ou pas. Après, on réfléchit à la façon de le mettre en œuvre. Mais on commence par décider ce qu’on veut faire, et ce qu’on ne veut pas faire. Car il y a des gens pour nous dire : “ Nous, le protectionnisme, qu’il soit solidaire ou pas, on n’en veut pas, on est pour le libre-échange”, ou d’autres : “L’harmonisation sociale? C’est un obstacle à la compétition, nous sommes pour la compétition libre et non faussée! ” Ne perdez pas de vue que tous les raisonnements contiennent au départ un choix entre l’humain et la finance! En tout cas, dans la méthode que je viens d’avancer, il y aura bien un point qui ne se discute pas, c’est bien celui des acquis sociaux, des services publics, de l’éducation et de notre indépendance stratégique.
D’après moi, si les Français commencent à bouger réellement, c’est toute l’Europe du Sud qui va se dire qu’on peut faire les choses autrement. Les Allemands le savent et, du coup, ils seront obligés de négocier. Car, au final, les Allemands sont aussi attachés à la paix que nous. Ils connaissent leurs terribles faiblesses démographiques, bancaires, sociales. Pourquoi avons-nous peur du gouvernement allemand? Moi je n’en ai pas peur. Apparemment, les gens qui lui obéissent au doigt et à l’œil ont l’air d’être tétanisés. Peut-être qu’ils sont juste d’accord avec la politique du capitalisme financier allemand. C’est une hypothèse que je n’exclus pas dans le cas de M. Sarkozy. Mais dans le cas de M. Hollande, comment peut-on comprendre son comportement?


Jean Luc Mélenchon   LE CHOIX DE L’INSOUMISSION   Seuil
(p. 290-291, p. 322-323, p. 328-331, p. 337-338)


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Commentaire de Anne le 16 Mars 2017 à 12:54
Commentaire de Anne le 21 octobre 2016 à 15:34

L’art du tribun, de la parole politique sacrée, sera d’être le liant de tous ces processus intimes, de faire que nul n’en sorte indemne. Il s’agit de déclencher quelque chose de plus grand que chacun, et qui remue les gens en profondeur en direction du bien commun. Et qui leur fait tout à coup sentir un point d’attache vibrant avec les autres dans cette émotion partagée.

Ne perdez pas de vue que tous les raisonnements contiennent au départ un choix entre l’humain et la finance! 

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