De nouvelles réserves à exploiter, malgré la présence d’indiens en isolement volontaire ? Perenco, l’entreprise pétrolière franco-britannique, serait sur le point d’acquérir 55% des parts d’une nouvelle concession, dans le nord du Pérou. Probablement une des réserves en pétrole les plus importantes du Pays, le lot 39 représente 700 000 hectares de forêt tropicale. Un lieu où vivraient des indiens en isolement volontaire- ces populations autochtones qui préfèrent ne pas entrer en contact avec le monde extérieur « civilisé » !

Jusqu’à maintenant, c’est la société espagnole Repsol qui dirigeait les opérations. Mais cette dernière a décidé de se retirer du projet, certainement sous la pression du ministère norvégien des finances ! La Norvège est en effet actionnaire de l’entreprise espagnole. En 2010, après la réalisation d’une étude, le conseil d’éthique du ministère des finances a recommandé le retrait des fonds engagés auprès de Repsol. En cause : la violation des droits de l’homme des Indiens vivant dans cette région.

Une fuite reconnue un mois plus tard

Perenco, elle, ne semble pas gênée par ces Indiens en isolement volontaire. Elle affirme d’ailleurs ne pas avoir d’indices confirmant leur présence, tout en éditant un cahier de consignes en cas de rencontres fortuites (Lire notre enquête). Par cette acquisition, Perenco renforcerait sa présence dans la région. En décembre dernier, elle a extrait le premier baril de pétrole de son exploitation du lot 67, à côté de la nouvelle concession. Une inauguration à laquelle a assisté Ollanta Humala, président du Pérou, qui a salué « la très bonne relation que Perenco entretient avec les communautés » et le début d’une « nouvelle ère pour le développement de l’Amazonie » grâce aux soucis sociaux et environnementaux portés par l’entreprise.

Pas sûr que les Indiens touchés par la première fuite de pétrole de l’entreprise soient du même avis. Le 5 décembre 2013, environ 230 litres de pétrole ont été déversés dans une communauté où la société opère. Les villageois seraient intervenus assez rapidement pour éviter les dégâts environnementaux. Mais ce n’est qu’un mois après que Perenco a reconnu la fuite. De quoi faire douter les paroles du président péruvien ! Des critiques s’élèvent également en Colombie contre l’entreprise franco-britannique. Dans la région de Casanare, des milliers d’animaux ont été retrouvés morts, sous l’effet d’une forte sécheresse. D’après les communautés locales, la pollution engendrée par l’exploitation pétrolière de Perenco en serait aussi à l’origine. Selon elles, les techniques de fracturation de la société provoqueraient également l’asséchement des ruisseaux... ce qui accroitrait les effets de la sécheresse !

Extraction pétrolière en pleine forêt vierge, projet d’oléoduc serpentant les territoires de peuples autochtones… Dans l’Amazonie péruvienne, deux compagnies pétrolières françaises, Perenco et Maurel et Prom, sont vivement critiquées par les communautés locales qui s’inquiètent des conséquences environnementales et sociales d’une future exploitation pétrolière. Ces projets constituent également une menace pour plusieurs populations indiennes refusant tout contact avec la civilisation industrielle. Interpellé par les organisations locales, le ministre du Développement Pascal Canfin n’a pour l’instant pas répondu.

Que doit faire un employé de l’industrie pétrolière quand, au cœur de la forêt amazonienne, il tombe par hasard sur un groupe d’indiens en isolement volontaire – ces populations autochtones qui préfèrent ne pas entrer en contact avec le monde extérieur « civilisé » ? Et si ces « natifs » se révèlent menaçants ? « Les guides indiens [qui accompagnent les employés de la compagnie pétrolière] tireront en l’air des fusées éclairantes ou des bombes lacrymogènes pour les effrayer et les éloigner ». Cette recommandation figure, parmi d’autres plus pacifiques, dans le cahier de consignes que l’entreprise franco-britannique Perenco distribue à ses employés chargés de la future exploitation du « lot 67 ». Le lot 67, c’est une concession pétrolière accordée par le gouvernement péruvien à Perenco. Un gisement d’une capacité estimée à 300 millions de barils situé en pleine forêt vierge. De l’autre côté de la frontière avec l’Equateur, le parc national Yasuni, lui aussi convoité pour ses richesses pétrolières.

Problème pour Perenco : il n’y a pas que des forêts primaires et une faune exotique. Présent depuis janvier 2008, dans le Nord du Pérou, Perenco est pointé du doigt dans un rapport publié cet été par l’ONG péruvienne CooperAccion. Ce document [1]dénonce les graves conséquences environnementales que provoquerait l’extraction pétrolière au cœur de cette réserve de biodiversité. Une extraction assortie de la construction d’un pipeline de 207 kilomètres pour raccorder la zone à l’oléoduc qui file vers l’océan pacifique.

« Perenco opère au Pérou sans avoir suivi les processus appropriés de consultation des populations indigènes », note le rapport. « L’entreprise a mené de nombreuses consultations avec l’ensemble des populations locales et des communautés », répond le responsable de la communication de Perenco, Nicolas de Blanpré [2] . Un accord a bien été signé en 2012 entre Perenco, le président de la région et les leaders des communautés. « L’objectif de ce plan, précise Mark Anthelm, du service de communication de l’entreprise, est d’aider à améliorer les conditions sanitaires, de soutenir des programmes éducatifs, de développer des projets de développement durable, et de faciliter le transport local, de façon à ce que les communautés de la région puissent être aidées d’une manière durable et en complète harmonie avec leurs valeurs et culture. » Une jolie brochure, avec photos d’enfants souriants et de tranquilles villages tropicaux, fait d’ailleurs l’inventaire des projets menés par Perenco. Mais les compensations semblent bien maigres face à la pollution que pourraient engendrer d’éventuels accidents lors du transport des barils de pétrole sur les rivières de la région, principales ressources pour des milliers d’indiens.

Un pipeline pour rejoindre le Pacifique

La construction du pipeline, pour transporter le pétrole jusqu’au Pacifique, viendrait limiter ces risques – un pipeline de Perenco s’est cependant déjà rompu au Gabon en 2008, polluant une lagune. Or, d’après CooperAccion, ce pipeline serpentera le territoire de 20 000 indiens, notamment Quechua, qui n’ont pas été consultés, ni informés du projet. Il traverserait également la réserve nationale de Pucacuro, normalement protégée. Et nécessite de déboiser une zone large de 500 mètres de part et d’autre de son tracé. « Malheureusement, il n’existe pas d’autorité gouvernementale avec la capacité ou les compétences pour évaluer les impacts cumulatifs de ces projets, tant en matière de droits humains que de menaces sur l’environnement », déplore Luis Manuel Claps, auteur du rapport de CooperAccion. Les communautés locales doivent-elles s’en remettre aux seules promesses de l’entreprise ?

De son côté, Perenco assure « travailler fortement avec toutes les autorités pertinentes du Pérou et en totale conformité avec le plan de développement qui a été approuvé par Perupetro [la compagnie pétrolière nationale, ndlr] et le Ministère des Mines. » Puisque les autorités gouvernementales péruviennes ont donné leur accord, celui des 20 000 Indiens concernés comptent finalement peu... Quant à l’existence de communautés autochtones volontairement isolées, dans le voisinage du lot 67 ou du tracé de l’oléoduc, Perenco affirme ne pas avoir d’indices confirmant leurs présences. Ce qui ne l’a pas empêché d’éditer son cahier de consignes en cas de rencontres fortuites (voir le document ci-dessous, en Espagnol) [3].

Vers l’extinction de peuples autochtones ?

« Perenco et les autres entreprises qui opèrent dans la zone représentent une menace pour la survie et l’existence même de ces populations, plaide l’ONG péruvienne.Ils pourront s’éteindre si on impose à tout prix les opérations d’hydrocarbures sur leur territoire traditionnel. » Face aux critiques de CooperAccion, le projet sera-t-il repoussé ? La production commerciale doit commencer en 2013, affirme l’entreprise franco-britannique. Qui est d’ailleurs « fière de son rôle pour aider le Pérou à développer ses sources d’énergie et à avancer vers l’indépendance énergétique »« Le respect de la nature n’est pas optionnel. Nous sommes d’accord, pas vous ? », proclame sa brochure.

Perenco n’est pas la seule entreprise pétrolière française en Amazonie péruvienne. Maurel et Prom, une « junior » hexagonale [4] s’installe dans le Nord du Pérou. Et les peuples Awajun et Wampis habitant la zone sont inquiets. En mars 2013, l’un de leurs représentants, Edwin Montenegro, président de l’Organisation régionale des peuples indigènes de l’Amazonie péruvienne (Orpian), s’est même déplacé jusqu’à Tunis pour interpeller le ministre français délégué au développement, Pascal Canfin, à l’occasion du Forum social mondial. Maurel et Prom agit sans qu’aucune consultation préalable des habitants locaux n’ait été réalisée par l’Etat péruvien, dénonce alors le leader indigène.

Des ordinateurs et de l’argent pour diviser les communautés ?

Au total, c’est un territoire de 6 600 km2 – soit l’équivalent de la moitié de l’ïle-de-France –dont l’entreprise française a obtenu la concession en 2010. Le « lot 116 », une réserve naturelle et un territoire indigène où vivent près de 70 000 indiens, dont la plupart seraient fortement opposés à ce projet d’exploration. « A terme, il est possible que la population doive se déplacer, à cause de la contamination de leur territoire », craint Adda Chuecas Cabrera, directrice d’un centre de recherche sur l’Amazonie [5], basé à Lima, la capitale du Pérou.

Pour l’instant, l’entreprise a réussi à convaincre une petite communauté de 400 personnes afin d’y effectuer ses forages d’exploration. « On leur a offert des ordinateurs et même de l’argent, raconte Marlène Castillo, une agronome qui a séjourné récemment dans la région. Les chefs des communautés le racontent ensuite sur la place du village ! » Une accusation reprise par l’Organisation régionale indigène : l’entreprise française, associée à l’entreprise canadienne Pacific Rubiales pour l’extraction de ces réserves, développerait des actions qui ont pour but d’acheter des dirigeants et des autorités. Ce qui aurait pour conséquence, d’après l’Orpian, de favoriser la division des organisations indigènes [6]« Certains membres sont employés par l’entreprise, ajoute Annie Algalarrondo Alvear, qui suit les projets menés par le Secours catholique en Amazonie. Il est certain que ces employés vont ensuite convaincre plusieurs membres de leur communauté. Cela facilite le travail. »

« Au bout de deux ans, on les remercie. »

Diviser pour mieux régner : la tactique est fréquente dans l’industrie extractive. « On offre du travail à quelques-uns. On leur fait retirer les troncs que l’on dégage pour pouvoir extraire le pétrole. Les indigènes acceptent donc les projets. Mais au bout de deux ans, on les remercie », raconte FerminTivir, un avocat Awajun spécialisé dans les droits indigènes. Parfois, aussi, de nouvelles maladies apparaissent chez les indiens en contact direct avec les employés de l’entreprise, affectant la santé des populations locales. Si une petite communauté semble séduite par les apparats du progrès, version occidentale, ce n’est pas le cas des autres populations autochtones.« Or, le projet ne concerne pas seulement ce territoire, explique Marlène Castillo. En plus des 65 communautés touchées directement, 180 communautés sont touchées indirectement. Il faut absolument les consulter. »

Là aussi, le bât blesse. Edwin Montenegro, le représentant qui a interpellé Pascal Canfin, accuse aussi l’entreprise d’influencer les élections à la présidence du Conseil Aguaruna Huambisa, une organisation indigène. Quand elle ne tente pas d’en créer une… plus favorable aux intérêts de l’entreprise ! « Maurel et Prom a contourné les règles de fonctionnement des communautés et fédérations indigènes, estime Annie Algalarrondo Alvear, du Secours catholique. Ces règles sont basées, notamment, sur la délibération collective concertée. » Maurel et Prom revendique pourtant, sur son site Internet, « le plus grand respect des réglementations et populations locales ». Mais les réglementations de l’Etat péruvien sont aujourd’hui trop faibles pour protéger les populations des projets d’extraction : le mécanisme de consultation préalable, intégré dans la loi péruvienne, n’est pas appliqué. Tout comme une ordonnance prise au niveau régional, qui oblige à mettre en place une consultation.

«  Cette zone, si elle est détruite, concerne le monde entier »

Contacté, le service communication de Maurel et Prom précise qu’il n’a pas d’interlocuteur sur le sujet, « puisque Pacific Rubiales gère le projet ». Cette entreprise canadienne a obtenu 50% des parts du projet en 2011. Puisqu’il n’est pas, officiellement, l’opérateur sur le terrain, Maurel et Prom refuse de s’exprimer, même s’il possède toujours l’autre moitié des parts. L’un de ses actionnaires de référence (à 6,85%), la Macif, une mutuelle qui assure agir « en faveur d’une économie humaniste, responsable et solidaire », aurait peut-être son mot à dire. Quant à Pascal Canfin, il n’aurait pour l’instant toujours pas répondu à la demande d’Edwin Montenegro, le président de l’Orpian.

Au total, 80% de l’Amazonie péruvienne serait ainsi concédée à des entreprises étrangères. « L’Amazonie a cette image d’un territoire où il y a peu d’habitants et où l’on peut tout extraire, précise Adda Chuecas Cabrera, à Lima. Or, cette zone, si elle est détruite, concerne l’ensemble de l’Amazonie, et donc le monde entier, toute l’humanité, ajoute-t-elle. Cela crée de la croissance économique, mais pas du développement ! » Les conséquences de l’ensemble de ces industries extractives pourraient être désastreuses. Le Pérou serait déjà le troisième pays le plus vulnérable au monde en matière de dérèglements climatiques.

Simon Gouin

« Les pollutions engendrées par l’industrie minière représentent un danger pour les décennies à venir »

Des prix records, une demande croissante, un besoin de sécurisation des approvisionnements : une nouvelle ruée vers les minerais est à l’œuvre, partout dans le monde. Face aux multiples impacts de cette industrie, les résistances se multiplient, en Amérique Latine comme en Afrique ou même en Europe. Réussiront-elles à protéger les eco-systèmes menacés ? Entretien avec William Sacher, chercheur basé à Quito, qui travaille depuis 8 ans sur l’exploitation minière industrielle. Un entretien accompagné de photos de cours d’eau pollués par l’acide utilisé dans les mines.

Basta ! : Un permis d’exploration a été accordé à une société australienne, dans la Sarthe, en juin dernier (lire l’article de Basta !). Comment expliquez-vous ce regain d’intérêts pour les ressources minières, en France ?

William Sacher [1] : Nous assistons aujourd’hui à une nouvelle ruée vers les « ressources » du sous-sol en Europe. Mais il faut comprendre que la notion de « gisement » est dynamique, et possède certes une dimension géologique, mais aussi technologique, économique, politique, sociale et culturelle tout aussi importantes. Des innovations dans les techniques d’extraction et une flambée de prix amènent à qualifier aujourd’hui de « gisement » ce qu’hier on considérait encore comme de la terre « stérile ». La qualité des gisements exploitable de façon rentable est d’ailleurs en baisse constante depuis le début de l’ère industrielle. Les grandes sociétés aurifères, par exemple, vont même jusqu’à exploiter des gisements dans lesquels l’or se trouve dans une concentration d’un gramme d’or par tonne de roches traitées. C’est une des raisons pour lesquelles certains minéraux du sous-sol sarthois, bien que présents à l’état de poussières dans la roche, sont aujourd’hui considérés comme intéressants par l’industrie minière.

Vous expliquez qu’il y a aussi des dimensions culturelle et géopolitique qui entrent en jeu.

Oui. Tout d’abord, même si on estimait que le sous-sol du 5ème arrondissement de Paris était riche, un permis ne serait sûrement pas accordé ! La Sarthe n’est pas trop densément peuplée et ne présente pas d’obstacle majeur : du point de vue du gouvernement, sa population ne dispose a priori pas d’une influence politique et sociale qui serait à même de mettre en péril un projet minier !

Même si les coûts de production sont moins élevés au sud, les entreprises cherchent aujourd’hui à investir au Nord. Elles diversifient ainsi leurs actifs et peuvent développer des projets dans un environnement légal, politique et institutionnel fiable et stable. Dans ces pays, ces entreprises ont aussi un accès assuré aux méga-infrastructures dont l’exploitation minière à grande échelle est cruellement dépendante. Les grandes puissances – les nations européennes en premier lieu- souhaitent aussi se (re)tourner vers leurs propres sous-sol, afin d’assurer leur approvisionnement en minéraux dans un monde multipolaire où la Chine, ou encore le Brésil à un niveau plus régional, jouent désormais dans la cour des grands.

L’augmentation de la demande en minerais explique donc en grande partie cette ruée vers l’or. Y a-t-il d’autres raisons économiques ?

La croissance à deux chiffres de la Chine entraîne en effet une hausse de la demande en minerais et tous types de matières premières. Cette demande a tiré les prix vers des niveaux records au cours des dix dernières années. Mais on peut également citer l’extraction massive de minerais liée à l’individualisation des biens de consommation de haute technologie : on a tous beaucoup de métaux dans nos portables, ordinateurs, téléphones. De même, des produits industriels plus classiques, comme les véhicules, contiennent de plus en plus de métaux et de variétés de métaux. On pourrait citer la production croissante d’armement ou encore d’énergie, très gourmandes en minéraux (l’uranium, par exemple ...) On est aussi dans une économie très financiarisée. Dans ce contexte, la spéculation boursière et les capitaux à risque jouent un rôle clef dans l’identification de futurs gisements. Les sociétés peuvent compter sur des places financières particulièrement permissives pour cette spéculation, comme la Bourse de Toronto, au Canada, un pays qui est une véritable « Suisse des mines » (Lire l’article de Basta !).

Ces conditions sont toutefois précaires…

En effet, si demain la Chine était confrontée à une grave crise économique, ce qui n’est pas complètement improbable, il y a fort à parier que les prix des matières premières viendraient à dégringoler. Ce qui est aujourd’hui considéré comme un territoire intéressant du point de vue de l’activité minière pourrait ainsi brutalement ne plus l’être. Cela s’est déjà vu dans le passé.

Comment l’industrie minière travaille-t-elle son image ?

L’industrie minière est confrontée à ce grand paradoxe : d’un côté, les gisements importants s’épuisent. De l’autre, la croissance de la demande est toujours plus forte. Cette contradiction la contraint à adopter un modèle qui est celui de la méga-exploitation minière moderne. Ce modèle implique l’utilisation d’énormes quantités de réactifs chimiques, parfois très toxiques, mais aussi la génération d’énormes quantités de déchets. Les pollutions engendrées représentent souvent des dangers pour les décennies, voire des siècles à venir. Les impacts sociaux, économiques, politiques, voire même culturels ou psychologiques sont à la mesure de ce modèle de méga-exploitation.


Les sociétés font tout pour minimiser ces impacts pourtant considérables. Elles promeuvent par exemple des concepts comme l’exploitation minière responsable, durable, soutenable… C’est une sémantique qui circule beaucoup, sur les plaquettes de promotion des sociétés minières, sur les sites Internet, mais aussi au sein des grandes agences de développement, ou les bailleurs comme la Banque Mondiale. On la trouve également dans les discours des gouvernements qui font la promotion ouverte de ce type d’industrie. On l’entend aussi, évidemment, dans les grands médias, sur lesquels les grandes sociétés minières exercent une influence politique marquée. Il y a donc un contrôle, une guerre de l’image, qui se joue au niveau du modèle minier actuel. Sur ce terrain, l’industrie possède des moyens et des atouts dont les communautés qui sont directement affectées par les effets catastrophiques de ses activités ne disposent pas nécessairement.

Comment se répartissent les rôles entre entreprises juniors et majors ?

Les sociétés juniors se livrent uniquement au travail d’exploration. Elles se chargent de découvrir de nouveaux gisements, une activité risquée quand on sait qu’un projet d’exploration sur 500 mènera effectivement à la construction d’une mine. Ce sont de petites sociétés, à la durée de vie relativement limitée et qui ne dégagent des bénéfices qu’à travers la spéculation boursière. Financièrement, elles n’ont donc pas les reins assez solides pour obtenir les prêts nécessaires à la construction et l’exploitation d’une mine industrielle modernes. Elles ne disposent pas non plus des moyens humains et technologiques pour y parvenir. Si elles « découvrent » un gisement, elles se vendront alors le plus souvent à une société major, qui, elle, possède toutes ces caractéristiques. Il existe peu de sociétés majors, lesquelles sont généralement de grandes transnationales, formant une poignée de cartels, et possédant des unités de production partout sur la planète.

La multiplication des acteurs miniers permet aussi à l’industrie de « sauver » son image...

Il existe une sorte de division du travail entre ces deux types de sociétés, tant d’un point de vue géologique que politique. Véritables éclaireurs, les sociétés juniors sont chargées de tâter le terrain. Elles sont les premières à affronter les mouvements d’opposition au modèle de production et de relation avec la nature qu’elles représentent. Elles sont chargées d’en faire la propagande et de mettre en œuvre toute une « ingénierie » de la division des communautés sur les territoires où elles sont actives. Quand une junior est parvenue à essouffler la résistance au niveau local et que les conditions économiques et politiques sont favorables à l’échelle nationale et internationale, une major se présente pour en faire l’acquisition. Cette dernière fait ainsi l’économie de l’éventuelle répercussion sur sa réputation et de la mauvaise presse que peuvent générer les conflits sociaux.

Face au développement des projets miniers, notamment en Amérique Latine, de nombreuses mobilisations se déroulent, comme à Cajamarca, au Pérou, contre le projet Conga (lire le reportage de Basta !). Dans quelle mesure les politiques néolibérables, qui ont touché la région, en sont-elles responsables ?

Le projet néolibéral au Sud a consisté entre autres à installer des cadres légaux qui ont largement favorisé l’arrivée de capitaux internationaux en leur permettant d’arracher des biens publics à des prix cassés (infrastructures, territoires, etc.). C’est ce que le géographe David Harvey qualifie d’accumulation par dépossession. Au niveau de l’industrie minière, on est tout à fait dans cette logique là.


Les réformes des cadres d’investissement miniers (les fameux « codes miniers ») ont suivi les commandements du Consensus de Washington : accélérer et sécuriser l’accès aux territoires, adopter des cadres fiscaux ridiculement laxistes, criminaliser l’exploitation minière artisanale, faciliter l’accès aux données géologiques nationales, etc. C’est un contexte qui s’est reproduit à l’échelle mondiale, dans les pays endettés, en Amérique Latine, en Afrique et en Asie du Sud Est. Même si le contexte est bien différent, les enjeux soulevés par l’actuel projet de réforme du code minier en France sont en bien des points similaires... Au Sud, ce contexte légal très favorable a préparé le terrain au super cycle minier qui a démarré à la fin des années 1990. La conjonction de ces deux mouvements a été très favorable à la pénétration de nouveaux « conquistadors », à la recherche d’ eldorados, dans des régions souvent vierges de tout type de productions industrielles, comme en Amazonie ou au Sahel.

En Amérique Latine, de nombreux dirigeants qui se disent « socialistes » mettent finalement en place des politiques productivistes qui détruisent l’environnement et nuisent à des milliers de paysans. Comment l’expliquez-vous ?

Il faut d’abord se rappeler que le socialisme réel n’a jamais été vraiment en contradiction avec le productivisme. Les gouvernements latinoaméricains de la « vague rose » n’ont, ainsi, pas l’impression d’être en contradiction avec l’idéologie qu’ils mettent en avant.

Je vois personnellement une autre raison : pour mener à bien l’exploitation minière industrielle moderne, on a besoin de moyens considérables, et notamment de toute une série d’infrastructures, portuaire, aéroportuaire, routière, énergétique, et d’une relative stabilité politique. Par exemple, s’il faut construire (et entretenir) un barrage ou une autoroute pour transporter le cuivre, c’est l’Etat qui va le faire. Le « retour de l’État » et le renforcement des institutions que prônent les projets socialistes latino-américains s’avèrent donc fonctionnels à la poursuite de la modernisation capitaliste de tout le continent.

C’est donc la suite logique du néolibéralisme...

Oui, en quelque sorte. Ce n’est en tout cas certainement pas l’avènement de projets socialistes, ni même révolutionnaire, comme certains gouvernements le proclament. Plus encore qu’à l’époque néolibérale, les gouvernements font une promotion presque aveugle des activités extractives. Ils prétendent obtenir une participation aux bénéfices considérable, qui permettra de mettre en œuvre d’ambitieux plans sociaux. En revanche, ces gouvernements n’hésitent pas à criminaliser les nombreuses communautés dépossédées de leurs terres et de leur milieu de vie. Ils mettent la force publique au service des capitaux internationaux pour réprimer violemment -parfois dans le sang- la protestation sociale. Ils abandonnent aussi, petit à petit, les rares projets en porte-à-faux avec les intérêts transnationaux : en témoigne la récente décision du président de l’Équateur d’abandonner l’initiative Yasuní-ITT (Lire l’article de William Sacher sur ce sujet).

Les mobilisations qui se déroulent actuellement en Amérique Latine sont-elles suffisamment fortes pour infléchir la tendance actuelle à « l’extractivisme » ?

Même s’il y a des réseaux qui commencent à se construire, je constate que les mouvements restent en général très isolés. Certes, certaines communautés ont parfois carrément réussi à mettre dehors des sociétés minières transnationales venues s’installer sur leur territoire, par exemple au Pérou ou en Equateur. Mais dans la grande majorité des cas, les sociétés parviennent à faire valoir leurs intérêts.

Un autre obstacle vient du fait que les États de droit, en se modernisant, se dotent de systèmes répressifs sophistiqués, notamment grâce à une redéfinition habile du cadre légal. La criminalisation de la lutte sociale par des voies judiciaires est un outil très efficace et qui jouit d’une grande légitimité démocratique. 
Tout n’est pas sinistre, cependant. En Argentine, par exemple, on a assisté à un des processus de réformes législatives très incisifs sous la pression des mouvements sociaux contre les mines. Dans plusieurs provinces, il a par exemple été question d’interdire les mines à ciel ouvert. Reste que si les projets miniers à grande échelle se généralisent, comme la tendance actuelle l’indique, il est fort probable qu’on ait une multiplication de ces mouvements de résistance. Alors cette forme de production minière ne sera plus tenable !

Pensez-vous qu’une exploitation minière responsable, avec un compromis entre l’utilité de la ressource et les impacts négatifs de son extraction, est possible ?

Bien entendu, tout type d’activité humaine est transformatrice de son environnement. On ne peut pas envisager une activité minière qui n’ait pas d’impact ! Dès lors, un des critères pourrait être la recherche d’une exploitation minière qui assurerait des conditions pérennes de production et de reproduction biologique et sociale, et le choix de celles-ci pour les générations futures. Ceci n’est sûrement pas possible au sein du capitalisme. Tant qu’on privilégiera la valeur d’échange et l’accumulation infinie de valeur, nous serons condamnés à une course sans fin vers l’exploitation de gisements toujours plus pauvres ou plus difficiles d’accès et à une relation prédatrice avec ce que nous appelons la « nature ».

Dans un autre système, on pourrait mettre en œuvre des micro-exploitations, ou envisager tout un tas de mesures qui réduiraient toute exploitation absurde : on exploite aujourd’hui de l’or présent à l’état de poussières dans les gisements, au prix de désastres pour l’environnement comme pour les populations, pour aller l’enfermer sous terre, dans les coffres-forts des banques !

Propos recueillis par Simon Gouin

Photos de une : CC Wikipedia


Reportage photo : © Julien Brygo
Dans le sud-est de l’Ohio (États-Unis), la fermeture des mines de charbon, autour des années 1920, a précédé l’émergence d’un problème environnemental de taille, celui du drainage des eaux acides, qui s’écoulent des anciennes mines de charbon vers de nombreux cours d’eau et rivières. Dans le Comté d’Athens, plusieurs cours d’eau sont ainsi pollués depuis des dizaines d’années par les flots d’eaux acides, qui s’écoulent à la faveur des pluies d’automne.

 

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