Article rédigé par Patrick Fischmann

Rabbi Na’hman de Breslev, le grand Juste, finit sa vie en enseignant par les contes, afin d’illuminer les ténèbres les plus obscurs. Pourquoi renonçait-t-il aux formes sophistiquées plus ésotériques de la transmission pour se consacrer pleinement à la métaphore ? Et en affirmant que chacune des sagesses du monde avait sa propre mélodie, qu’il y avait là lové dans le creuset des histoires voilées tous les secrets du monde ? Quelle nourriture y avait-il dans ses Ma’assim (mot hébreu désignant l’acte comme le récit) qui apportât l’éveil, la guérison, et put réparer les canaux d’en haut endommagés et les unifier ? Quelle porte ouvrait-il et sur quelle réalité ?

Chez les Celtes, on reconnaissait à la parole des poétesses et des poètes la nature sacrée d’un enseignement. Les bardes de Bretagne étaient missionnés pour user du langage dans toute sa splendeur, maintenir la mémoire, éclairer le présent et lire l’avenir. Ils affinaient leur art subtil pour transpirer et transmettre le mystère des réalités surnaturelles. Ils l’accomplissaient par la connaissance du chant et des secrets bardiques, en adeptes de la sagesse intérieure. Ils étaient des passeurs témoins de ce que le monde des hommes et l’Autre Monde échangeaient, dans un entrelacs inouï et infini d’énergies. À travers la brume ou le portail d’une grotte, sous l’océan, à l’entrée d’un puits, les héros de leurs contes traversaient le voile des apparences. La tâche sacrée du barde consistait à veiller et maintenir cette conscience dans le champ de l’homme et de l’âme, pour transmettre ce lumineux secret et garder ouverts les vortex de la parole.

Le temps du rêve fut le nom donné par les aborigènes d’Australie pour peindre la réalité vibratoire qui fonde notre réalité. Les contes côtoient ce monde sacré du Temps du Rêve car ils facilitent l’entrée d’une dimension où le temps et l’espace ne sont pas tels qu’ils nous apparaissent à première vue. Ils créent une fenêtre où le contact peut se faire avec l’intelligence du monde. Sur les chemins chantés du lézard, de l’émeu et du serpent, les aborigènes cultivent des chants et des contes dont la fonction consiste à chercher le frôlement de l’Esprit. Là où notre société s’est appliquée à dénigrer la vision intuitive, à nier la médiation de l’imagination créatrice afin de percevoir le Chant des Chants, le Temps du Rêve (ou l’Univers Quantique), des traditions ont conservé la prescience d’un entre deux mondes où le rêve enseigne à se décoller de l’illusion. La fonction première du conte est de nous amener ontologiquement, de nous hisser dans cet entre deux mondes : dans un Tout vibrant. Pour cheminer avec l’invisible. La beauté du voyage consiste à entrevoir à travers le voile, pour que chacun puisse cueillir à tout âge les images dont il a besoin pour se connaître et se laisser attraper telle la biche blanche des mongols, par le loup bleu du ciel.

Là où les mamus kogis de Colombie percent l’obscurité afin de s’affranchir de l’illusion, Van Gogh ou Chagall ont attrapé la vibration du Temps du Rêve. Les contes bravent aussi les apparences, entrent en résonance et imaginent un lieu où l’on peut boire le saint murmure de l’Incréé. Les Mayas avaient une langue magique, le zuvuya (ou conversation) pour faire communiquer la Source avec les hommes, qui était aussi affaire de contes. Cet entre deux mondes était aussi un entre deux êtres. Ils se saluaient par un In lake’ch (« je suis un autre toi »), signe d’unité avec « l’autre » et le mystère. Mitakuye Oyasin, disent les lakota (nous sommes tous reliés et parents). Les poètes de tous les temps ont parlé une langue des oiseaux mettant, tel Rabbi Elimélek, des étoiles entre les mots. Une musique et un verbe qui nous rappellent Orphée chantant au beau milieu des bêtes et son apprivoisement des enfers. La mythologie grecque naquit dans un millefeuille de représentations symboliques ; les dieux marchaient parmi les hommes, les héros entretenaient des rapports étroits avec eux. La liste serait longue de toutes ces traditions orales évoluées ou primitives, qui ont maintenu la prescience de ce que Rainer Maria Rilke désignait comme l’Ouvert. Ainsi de par le monde un trésor inestimable fut conservé au cœur de la sagesse des contes, une connaissance que le paradigme scientiste (la vie n’est que mécanique et lutte pour la survie) a tenté d’annihiler à coup de séparabilité, d’égoïsme. Une connaissance que la religion (d’un côté l’esprit, de l’autre la matière, les fidèles, les infidèles, la terre, le ciel) a délaissé, lâchant le lien et l’unité du Tout pour élire les paysages désolant de la solitude et de la dualité. Car, nous disent les contes, dans la véritable réalité tout coopère, tout échange et tout tend à la plénitude dans un espace magique. Et la manifestation de vie est une aventure inouïe, si riche et pleine de mystère qu’elle ne peut être appréhendée que par des métaphores osées, éprouvées, qui voyagent librement et font création de la rencontre de la Source avec le cœur de l’homme. Étant tissé d’oubli, l’être humain doit entrer en mystère, dans ce il était une fois, ce lieu du c’est arrivé puisque je l’ai vu (Rudolf Steiner) où l’être se délocalise.

En Terre Sainte, le rav Kook souleva le tollé des autorités rabbiniques lorsqu’il prescrivit de découvrir les étincelles de sainteté contenues dans les langages et la sagesse des peuples. Certains décrétèrent un hérem (une excommunication) à l’encontre du sage qui osait ajouter qu’il aimerait que l’humanité entière puisse entrer dans un seul corps afin d’embrasser le monde entier. C’est là l’aspect le plus radical de l’amour : les murs tombent. La délivrance de la princesse captive n’est plus retardée par la conduite du courtisan endormi et, ajoute encore Rabbi Na’hman, si certains disent des fables pour endormir les gens moi je raconte des histoires pour les réveiller ! La sagesse des contes est l’espace de restauration de l’harmonie par l’imaginaire et la parole, invitant à communier pour la réparation de la couronne brisée. Là où la rigidité scientiste ou religieuse s’évertue à porter un message élitiste, réducteur et atomisé, des histoires élaborées accompagnent le cheminement de la conscience. Elles se jouent des censeurs désarmés par leur allure extravagante et leur apparente complexité métaphorique. Elles tiennent le langage du cœur, fait pour illuminer les ténèbres les plus obscurs. Elles ont été voilées pour durer et sont conçues pour renaître et éclore au travers des passeurs. Tel le réel, aux dires des physiciens et généticiens quantiques les plus en pointe, et des grands mystiques : elles sont une pure potentialité. Le champ des contes libère des motifs qui peuvent advenir, illumine une réalité perdue, fait retentir le chant des possibles, l’espace où chacun peut puiser pour transformer ses songes de lumière en rêves-ailés (révélés).

Certains contes mettent en scène ce simplet, ou cette jeune fille simple, adaptés aux aléas de l’existence et aptes au bonheur. Ils suivent leur instinct, descendent sous terre, reçoivent les conseils d’une grenouille, se familiarisent avec le va et vient entre les mondes pour finir malgré l’adversité (les actes de leurs parents ou de leurs frères, réalistes et retords) par hériter du royaume. Un autre épousera la reinette, petite reine qui se transformera en belle princesse. Jeunes filles bisons, cygnes ou louves, compagnons aigles, ours ou cerfs… autant d’opportunités, de rencontres, de fraternelles unions, qui appellent à quitter le monde ordinaire des apparences et de l’illusion de la séparation, afin de découvrir que nous sommes tous parents. Même les pierres, les arbres parlent, les baleines enseignent, le vent et l’eau et la terre, la montagne et le feu accompagnent la conscience en marche, sur le chemin. Le héros monte jusqu’au soleil, apprend tout de sa vraie nature, la fille du khan choisit l’homme-loup-divin plutôt qu’un improbable prince du ciel, les étoiles descendent en panier volant et le Créateur parle aux hommes. Ce ne sont pas des facéties infantiles mais de puissantes images capables d’approcher l’Esprit de Vie, si précieuses à notre incarnation. Le jeune tsigane qui reçoit son archet de violon de l’âme de l’arbre, danse sa vie. Le jardinier qui fait fleurir la rose d’immortalité se connait lui, et l’infini. Nourris avec ces représentations, les êtres humains de tous âges s’accordent au plan de l’âme, ils rêvent et réalisent en retournant la chaussette de l’illusion, qu’ils sont les fils et les filles du Temps du Rêve. La dualité ne leur apprenait qu’à dormir, à se distraire, consommer, fuir ce que les contes conseillent ardemment d’oser. C’est à dire vivre, voir la beauté du monde, se hisser au-dessus des apparences, expérimenter et adopter l’amour inconditionnel. Puis : oser accueillir d’autres dimensions de l’être et danser avec les paradoxes, ce champ des possibles dont ils sont les héros.

http://des-etoiles-entre-les-mots.over-blog.com/2014/01/le-champ-de...

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Commentaire de sohalia le 28 Mars 2014 à 21:07

Bises pour toi aussi Isabelle :))) Vive les contes !

Commentaire de Isabelle Paoli le 28 Mars 2014 à 20:32

Merci Sohalia .  Superbe regard sur la nature des contes .. Je me suis régaler grâce à toi ... Bises pour toi .

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