La bataille d'Annecy pour l'eau pure

J'ai lu dernièrement un ancien article du reader's digest que je voulais vous partager. 
Celui-ci nous rappelle que tout est possible, lorsque l'on agit collectivement.


Annecy ou la bataille de l’eau pure
(par Virginie Henry – Reader’s digest de mai 1972)


« Aucune fatalité ne condamne les lacs et les rivières de devenir des cloaques. Cet exemple montre que l’on peut vaincre la pollution si chaque citoyen prend conscience du danger et participe à la lutte.

Déplorable, impardonnable état de chose : les lacs, les torrents, les rivières qui faisaient de la France un paradis pour le pêcheur et le touriste sont devenus de véritables égouts ; la faute en incombe à la pollution, fruit de l’industrialisation et de l’explosion démographique. Chaque année, il s’y déverse l’équivalent de 10.000 trains de 600 tonnes d’ordures. Les lacs sont les plus menacés. Épuisés, asphyxiés, incapables de digérer les immondices comme le fait l’eau vive, les 20 plus beaux d’entre eux sont condamnés à mort. Déjà, les baignades sont interdites sur quelques plages du Léman, et les poissons nobles des lacs du Bourget et de Nantua diminuent d’année en année.
Pourtant, à Annecy, c’est l’eau du lac qui sert à préparer les biberons des nourrissons.
Et cela, en dépit du fait que la population de cette cité des Alpes, chef-lieu de la Haute-Savoie, passée de 27.000 habitants en 1946 à 80.000 en 1968, se double en été, de plus de 100.000 touristes et que 17 usines sont venues s’y installer depuis la fin de la guerre.

Comment est-on parvenu à ce résultat ?
L’histoire a commencé voilà plus de 20 ans. Si le lac d’Annecy a aujourd’hui des eaux pures, c’est grâce non seulement à l’action courageuse des responsables locaux, mais surtout au sens civique et à l’énergie de la population qui s’est tout entière engagée dans la lutte.

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La victoire remportée à Annecy, a pu dire M. Robert Poujade, ministre français de l’Environnement, devrait remplir d’espoir tous les Français. Une telle entreprise, qui s’appuie sur une prise de conscience collective, montre la voie à suivre sur tous les fronts où notre milieu naturel est menacé.

La lutte a commencé grâce au Dr Paul-Louis Servettaz, un jeune et dynamique chirurgien, directeur du bureau d’hygiène de la ville et le président de l’association des plongeurs du lac, qui donne l’alerte dès 1950. Un soir, il surprend un étrange ballet de barques silencieuses, sur le lac, en contrebas d’un grand hôtel de Talloires : les bateaux quittent la rive lourdement chargés, puis, après une courte halte au large, ils reviennent vides. Le lendemain, le médecin réunit une équipe de plongeurs de son club, qui découvre au fond de l’eau un véritable dépôt d’ordures.
Depuis des siècles, toutes les communes riveraines déversaient dans le lac leurs eaux usées et une partie de leurs ordures. Mais, ce jour-là, en contemplant pour la première fois le spectacle affolant de cette décharge lacustre, il comprit soudain que l’on devait d’urgence mettre un terme à cette pratique pour sauver le lac.
Avant tout, il fallait évaluer l’ampleur du désastre. Les pêcheurs amateurs révélèrent que, même dans les 5 meilleurs « coins » qu’ils connaissaient, le poisson ne mordait plus. La société de pêche et de pisciculture du lac avait perdu 1.500 adhérents en 4 ans. Quant aux 38 pêcheurs professionnels, le volume de leurs prises de poissons nobles diminuait de 20 à 30 % par an. L’espèce la plus recherchée, l’omble chevalier, avait même presque totalement disparu.

L’Institut national de la recherche agronomique disposait non loin d’Annecy, à Thonon-les-Bains, d’une station d’hydrobiologie lacustre qui pouvait être un médecin idéal pour ausculter le lac. Sous la direction du Pr Paul Vivier, une équipe de chercheurs soumit les eaux à un diagnostic scientifique. A la fin de 1950, le conseil municipal entendit avec stupeur le verdict. Autrefois riche en oxygène dans ses profondeurs, le lac était à présent au bord de l’asphyxie : d’un niveau normal de 9 à 10 milligrammes par litre, le taux du précieux gaz était tombé à 0,1 milligramme. Les matières organiques, abondantes dans les eaux usées et les ordures, avaient en se putréfiant, épuisé presque tout le stock d’oxygène.
Les réactions chimiques, qui décomposent ces matières réductrices en sédiments minéralisés, ne se produisaient plus. Des vases putrides s’accumulaient sur les fonds et d’énormes quantités de mauvaises algues proliféraient aux dépens des bonnes. Plus grave encore, les analyses bactériologiques montraient l’apparition de germes pathogènes (colibacilles, virus de l’hépatite, bacille perfringens, cause de la gangrène gazeuse), qui constituaient une grave menace pour la santé de la population, puisque toute la région puisait son eau potable dans le lac

- Si rien n’est fait, s’écria le Pr Vivier en refermant son dossier, votre lac sera mort dans moins de 15 ans !

Une charte solennelle.
Fort de ce diagnostic, le Dr Servettaz se lança dans une grande campagne d’information pour faire connaître à ses concitoyens la situation désespérée du lac. […] Mais pendant 2 ans, il fit peu de disciples.
Et puis, aux élections municipales de 1952, il fut élu à l’unanimité maire adjoint d’Annecy. Ce nouveau poste pouvait être un tremplin décisif. Si la ville d’Annecy jetait tout son poids dans l’action et élaborait une stratégie antipollution, il y aurait de bonnes chances pour que les 11 autres communes riveraines fassent bloc derrière elle. Et c’était essentiel, car aucune action d’envergure en faveur du lac ne pourrait aboutir sans une collaboration étroite de toutes les municipalités riveraines.
Au conseil municipal, on se mit à élaborer le plan de sauvegarde. Comme un vaste cordon sanitaire, un égout en forme de fer à cheval ceinturerait le lac, les 2 branches se rejoignant à une station d’épuration des eaux usées. Couplée avec celle-ci, une usine de compostage permettrait de traiter les ordures, seconde source de pollution.
Les premières réunions avec les maires voisins furent difficiles. […]  Il fallut encore 2 ans pour emporter la décision. […]  Enfin, en juillet 1957, les maires de 7 communes signaient solennellement la charte constitutive d’un syndicat intercommunal qui se donnait pour but la restauration du lac. […] Par la suite, 5 autres municipalités se joignirent au syndicat.
Construites sur un terrain de 7 hectares, à Cran-Gevrier, en aval d’Annecy, la station d’épuration et l’usine de compostage des ordures ont une capacité qui correspond aux besoins d’une population potentielle de 150.000 habitants, soit 1,5 fois la population actuelle de la région. Le procédé choisi pour l’épuration des eaux est le plus poussé qui existe ; c’est celui des boues activées : après plusieurs opérations de filtrage, d’aération et même de vaporisation (pour neutraliser les mousses de produits détersifs) les boues obtenues par décantation sont dégazées et séchées.


Un civisme exemplaire.
Sur un investissement total de 60 millions de francs, les 11 petites communes riveraines, soit 15.000 habitants, supportent une charge financière de 20 millions. Pour la plupart, le remboursement de cette dette énorme représente plus du tiers du budget municipal.
- Il fallait aux maires un fameux courage pour s’engager dans une telle aventure, m’a dit le président du syndicat intercommunal, M. Louis Lagrange. Pensez qu’un petit village comme Bluffy contribue depuis 14 ans à la construction d’un collecteur qui n’a pas encore atteint ses rives. N’est-ce pas une merveilleuse leçon de civisme ?
La mise en place du vaste système d’épuration avait été l’œuvre des responsables locaux. Le retentissent psychologique fut tel sur la population que celle-ci prit désormais en main le destin du lac, surveillant jalousement les rives, s’imposant à elle-même et imposant aux touristes une discipline très stricte de propreté.
- Ils comprenaient tout d’un coup, explique le Dr Servettaz, qu’après les sacrifices financiers qu’on leur avait demandés, il n’était pas question de tolérer la moindre pollution susceptible de compromettre le sauvetage.

On assista d’abord à des interventions spontanées. […] Rapidement, la population comprit que les bonnes volontés isolées ne suffiraient pas à protéger le lac. En été, notamment, on ne pouvait faire face à l’affluence de dizaines de milliers de touristes, pas toujours respectueux des consignes de propreté, qu’en organisant de grands nettoyages qui exigeaient une mobilisation générale. […]
Il y eut bien quelques Anneciens récalcitrants pour prendre le contre-pied de cette grande croisade de l’eau pure, mais, là encore, le Dr Servettaz se chargea de les ramener à la raison. Deux ans après la mise en route de la station d’épuration, par exemple, l’Hôtel Impérial, malgré ses 4 étoiles, refusait de se raccorder au collecteur et continuait à déverser ses eaux usées dans le lac.


Ciment contre égouts.
Un soir de mai 1966, une dizaine de plongeurs, traînant de mystérieux sacs, s’enfoncèrent dans le lac, tout près de l’Hôtel Impérial. Le lendemain, c’était la panique à tous les étages. A la cuisine, l’évier refoulait les eaux de vaisselle de la veille. Les femmes de chambre affolées se précipitaient au secours des clients dont le bain ou le lavabo débordait !
- Nous avions bien fait les choses, reconnaît le Dr Servettaz. Les deux égouts clandestins de l’hôtel avaient été hermétiquement bouchés. 6 sacs de ciment y étaient passés. J’avais bonne conscience : l’hôtel en question donne juste sur la plage municipale d’Annecy.

Pour se convaincre de l’ampleur de la catastrophe que l’action conjuguée de la population et de ses responsables a évitée au lac d’Annecy , il suffit d’une visite à Cran-Gevrier. A l’entrée de l’usine de compostage, chaque jour à la fin de la matinée, les 22 camions de ramassage déversent une montagne d’ordures.
On frémit à l’idée que cette moisson d’immondices, qui représentait 19.000 tonnes l’année dernière et qui augmente de 4 tonnes par jour, pourrait aller, comme autrefois, se déverser dans le lac ! Aujourd’hui, la bataille contre la pollution se solde par une victoire.
- La guérison du lac, m’a déclaré M. Pierre Laurent, le nouveau directeur de la station, se fait à un rythme inespéré. Un symptôme qui ne trompe pas, c’est la transparence des eaux : elle a atteint 6,50m en 1970 contre 3,20m en 1950. Par comparaisons, la limpidité du lac d’Aix-les-bains ne dépasse pas 4,40m et celle du lac de Nantua 50 centimètres.

En même temps, la vie a repris ses droits.
De 1967 à 1970, en l’espace de 2 ans seulement, les algues bleues, ou cyanophycées – les plus indésirables – ont presque totalement disparu, leur importance au sein de la flore passant de 79 % à 0,01 %. Elles ont été remplacées par les algues d’eau propre, en particulier les diatomées, dont la fréquence a crû de 19 à 81 %, et les chrysophycées, passées de 0,9 à 19 %. Mais le signe qui a été accueilli avec le plus d’enthousiasme par les Anneciens, c’est le retour du roi de la faune lacustre : l’omble chevalier. Désormais, les pêcheurs professionnels en capturent deux fois plus dans le lac d’Annecy que dans le Léman, qui est pourtant 10 fois plus grand. […]
Aujourd’hui, le lac d’Annecy est un modèle sur lequel viennent se pencher des spécialistes du monde entier. [...]

Il conviendrait de méditer l’exemple d’Annecy. En gagnant la bataille de l’eau pure, une petite communauté a fait la preuve qu’au XXe siècle la pollution n’est pas un fléau insurmontable pourvu que chaque citoyen prenne conscience

Vous souhaitez lire l'article dans son entièreté ? Téléchargez-le en bas de cette page : http://quotidiendebrouillard.weebly.com/la-bataille-du-lac-dannecy-...

Encore aujourd'hui, vers le mois de septembre des récoltes de déchets se font sur les plages du lac d’Annecy, après le passage des touristes.
Mais c’est face à un nouveau combat que se trouve maintenant le lac : en octobre 2018, on constatait une baisse des eaux de lacs de ± 60 cm. Le réchauffement climatique serait-il en cause ?

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